Message de Monde

jeudi 22 septembre 2011, 00:29

Entremets
De : Adresse mail <adressemail@adressemail.net>

Date : Date

Objet : Objet

À : Homme
Homme,

C’est avec douleur que nous t’écrivons sur cette boîte mail car nous n’avons pas réussi à te joindre à l’adresse adressemail@adressemail.net (et les claviers de téléphone du monde ne permettent pas de taper le Numéro de téléphone ).

La difficulté à écrire dans un idiome autre que l’Idiome est grande.

Considère cependant les phrases qui précèdent comme imprécises, et nées d’une illusion dans laquelle nous étions prêts de tomber. Tu peux le voir, le langage devient moins rigoureux, mais il devient vivant : car nous sommes du monde, et quoiqu’il en soit de notre recherche de Monde, nous garderons les deux pieds dans le monde.

Les deux phrases qui précèdent, ainsi que celle-ci dans laquelle cette phrase s’écrit, sont énoncées dans un langage qui n’est pas Langage, mais seulement une tentative d’approcher Langage et, à travers Langage, de mieux cerner Monde ; tentative que nous nommerons peut-être « langage de recherche de Monde », « langage de la quête de Monde », ou « approximation Müller de Monde » (abréviée en « approx Müller » – Müller, pour différencier cette approximation des autres existantes ou seulement possibles, sans pour autant lui donner une quelconque primauté ou valeur inaugurale : car avant l’approx Müller, il y a eu l’approx Platon, et bien d’autres.)

Quelle opération se joue ici ? Tout sera parti de l’existence peut-être indéniable du groupe de musique Groupe de Musique. Il fallait prendre acte de cette existence, et développer ses implications. Son implication la plus loin portante consiste en une affirmation ontologique, un postulat d’existence : le groupe de musique Groupe de Musique existe et ne peut tout à fait exister que dans le monde Monde.

Dans le monde Monde, le seul groupe de musique dont on peut affirmer l’existence est Groupe de Musique.

Dans le monde Monde, il n’y a pas de trains, de trains qui partent ou qui arrivent, de trains en retard, de trains qui déraillent. Il y a le train Train. Ou plutôt, si l’on veut être plus proche de la manière dont le monde Monde s’énonce (du moins, c’est ainsi que nous le supposons) : il y a Train.

Nous avons dit monde Monde, mais dans le monde Monde, il va de soi que ce redoublement n’a pas lieu d’être : il s’agit simplement de Monde.

Le monde, celui fait de singularités, de noms propres et d’histoire, dans lequel nous vivons, présente parfois à nos yeux inquiets certains objets qui, plus que d’autres, nous mettent sur la voie de Monde : la plupart des hommes d’affaire que nous croisons ne seront qu’agrégats de bouts d’apparence et d’identité (homme d’affaire mais simultanément père de famille, arabe, chauve, stress, soulier verni), quand pourtant l’un d’entre eux nous apparaît soudain, dans l’étrange lumière d’une évidence, comme l’homme d’affaire Homme d’affaire, ou plus justement Homme d’affaire, affirmation hiératique d’une fonction. Nous nous écrions alors : Homme d’affaire !

Bien sûr, Homme d’affaire qu’on a cru voir apparaître ne se révèle bientôt être qu’un homme d’affaire, peut-être pressé, peut-être alcoolique, peut-être Norbert Gransart ou Jean Waltz. Le fait que nous soyons des membres du monde ne se laisse jamais longtemps oublier : pourtant, l’intuition de Monde nous a bien effleuré, et nous poursuivrons désormais la recherche de Monde et des fonctions hiératiques et affirmatives qui le peuplent.

Parmi les questions qui nous hantent, il y a celle-ci : Question ?

Question ?

Ici nous subissons l’appel de Monde, mais reprenons-nous.

Parmi les questions qui nous hantent, il y a celle-ci : quels pourraient être les moyens, les outils, les surfaces d’inscription adéquats d’une recherche de Monde ? Car nous avons la naïveté de vouloir le représenter.

Les maîtres enlumineurs du Moyen-Age semblent avoir recherché un moyen de rendre Monde sensible. Tout au moins, l’on peut reconnaître que de nombreuses enluminures sont truffées d’images de Poisson, Mer, Testicule, Seigneur, Ville, Combat, et bien d’autres choses qui faisaient partie de Monde pour le maître enlumineur du Moyen Age. La ferme et folle croyance de ce temps en une essence fixe des choses, en la possibilité d’Homme, de Chevalier, de Ballot de paille, etc., comme en atteste notamment le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, était un terreau fécond pour l’imagination et la conception de Monde.

Il semble que les morceaux amoncelés en nos têtes de cognitions socialement induites, via l’usage de mots cimentés par leur répétition incessante dans la bouche de tout le monde, soit l’une des sources des entités peuplant Monde : on ne saurait nier la hiératique présence en la tête d’Arabe, de Juif, de Pédé, de Gitan, de Riche… Monde peuple le langage.

Mais quelque part ailleurs que dans l’aire de la bêtise ordinaire, il semble que les enfants et les fous en ce monde, plus que les autres, aient un accès privilégié à Monde, et disposent d’un langage plus adéquat pour le penser. Car Monde est avant tout source d’un étonnement, ou bien peut-être Monde est-il simultanément l’objet et le produit d’un étonnement devant l’inadéquation des mots+des schèmes qu’ils portent, d’avec les choses singulières. Constatant dans l’étonnement cette inadéquation, l’étrangeté du mot+squelette de choses qui lui est attaché n’est cependant pas levée, et le mot-fonction ne fait que se poser devant les yeux avec une insistance redoublée, un caractère affirmatif, tonnant, qui confère à Homme, à Gare ou à Groupe de Musique une quasi-existence terrifiante.

Ceci semble important : la question n’est pas de croire ou de ne pas croire en l’existence de Monde, mais d’essayer de penser ce quelque chose qui pourrait être Monde. Monde n’est peut-être que le produit d’une réaction chimique : celle qui est résulte de la rencontre du langage toujours ressassé et du cerveau qui l’incorpore. Cela ne le rend pas moins digne d’être pensé.

Monde ne serait alors rien moins que le produit d’une contamination : la contamination de la tête, des yeux, des oreilles, du corps entier, par l’usage du langage et de la logique sise en cet usage. Monde serait le le produit d’une rencontre : celle de la Logique et du monde.

Une seconde définition de Monde pourrait être celle-ci : Chose dans Monde est le point de convergence de toutes les perceptions possibles d’une même chose singulière. Ce en quoi tel objet est le même pour telle chauve-souris, tel chien et tel homme. Ou encore : Chose dans Monde est une catégorie de choses singulières pertinente pour toute perception possible.

Quelle que soit la réelle nature de Monde, il faut tenter de le penser. Nous défendant de croire que nous possédons la juste définition de Monde, il nous faut donner à tout langage parlant de Monde son caractère d’approximation, et l’entière liberté, jamais dénuée de rigueur, que ce caractère implique. Penser Monde relève non pas de la science, mais d’une folie dont on ne saurait déterminer la portée ou l’absence de portée.

/maquette de train images fixes ou animées du groupe de musique Groupe de Musique/

Un exemple d’abord, parmi d’autres, pourrait servir de première approche du problème Monde : qu’est-ce que Phrase ?

Dans Monde, il existe Phrase. La voici, peut-être :

Phrase s’écrit.

Ou bien, lorsque Voix est le vecteur :

Phrase se dit.

Notre incertitude est grande, tant Monde ne se laisse deviner que rarement à travers la multitude des incarnations imparfaites et aberrantes, au sein du monde, de ce qui existe en Monde, tant aussi le vertige est grand lorsque nous tentons d’y pénétrer par l’effort de la pensée et du langage. L’un des problèmes les plus saillants auquel nous faisons face dans la recherche de Monde, est celui-ci : comment éviter ou comment assumer l’arbitraire, sans nous barrer l’accès à Monde ? L’arbitraire arrive dès l’abord de la recherche, lorsqu’il faut décider du niveau de spécification sémantique où l’on peut trouver et nommer les fonctions qui peuplent Monde. Nous possédons quelques fragiles certitudes, qui n’en sont guère en vérité, telles que : il existe Train, mais il n’existe pas Train corail ou TGV. Il existe Véhicule. Il existe Bicyclette, mais pas Vélo tout terrain. Il existe Voiture, mais pas Voiture peugeot. Il existe Homme, mais pas Homme vétéran de la guerre du Vietnam. Il existe Chauve, mais pas Dégarni. Il existe Policier, mais pas Brigadier chef. Où devons-nous arrêter la division des abstractions qui peuplent nos têtes ?

Peut-être au niveau d’abstraction qu’un œil exercé pourrait voir s’incarner dans les choses mêmes. Un obscur mouvement est en effet décelable au sein du monde et de son histoire : il semblerait que les entités peuplant Monde, sous l’effet sans précédant des activités d’Homme, tendent sourdement à investir les singularités qui jusqu’à maintenant faisaient du monde un monde vivant, et faisaient du sensible un divers. La production industrielle des objets, modes de vie, opinions, affects et percepts, dont nous ne cessons de subir l’intensification, semble être la manifestation empirique de ce mouvement transformant tout à la fois les choses et ceux qui ont rapport à elles.

Monde pourrait constituer une plaisanterie raffinée goûtée par une poignée d’idéologues prétentieux : il n’est pourtant qu’une manière de nommer et d’élaborer un problème qui n’a jamais vieilli depuis l’aube de la pensée, ne nous requérant qu’avec plus d’urgence à mesure que l’histoire s’emballait. Ce problème est celui de la terrible efficace du langage, de la logique, et du mouvement d’abstraction dont ils sont les noms : mouvement qui menace tous les processus, tous les gestes incertains à l’œuvre dans le divers, d’un figement brutal dans la pose hiératique, creuse, répétitive jusqu’à l’obsession, des formes et des fonctions.

Lunettes

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